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Asymétrie, basse intensité par rapport à quoi ?

...Les guerres -et les batailles qu’elles engendrent- ont toujours été asymétriques. De Chéronée à Zama ou à Groznyï, les forces en présence ne sont jamais équivalentes. On se rappelle, d’ailleurs, celles où le vainqueur était théoriquement le plus faible. La notion d’asymétrie se réfère à une vision militaire, éthique et culturelle différente. L’asymétrie concerne bien plus la vision que l’on a de la vie humaine, des codes militaires en vigueur, des objectifs généraux et des valeurs qui régissent la société dont on est issu. Ainsi, les campagnes napoléoniennes étaient asymétriques par rapport aux objectifs et une nouvelle vision du monde (non -aristocratique) qui avaient comme conséquence une mutation de la composition et du fonctionnement de l’armée. Deux concepts, « exportation d’un ordre nouveau » et « guerre totale » créaient alors l’avantage et non pas une quelconque supériorité militaire ou innovation technique. C’est le bouleversement social en France qui donnait l’avantage à Napoléon, comme ce fut le cas pour l’hoplite grec issu de la Cité et de l’archer anglais produit de l’intégration bourgeoise.
À chaque fois, une guerre asymétrique est une guerre que l’on mène contre un Autre différent… Ou qu’il mène contre nous. Pour être clair, toute guerre asymétrique est une guerre de civilisation, c’est-à-dire menée contre quelqu’un qui voit le monde et l’interprète autrement. Pour gagner cette guerre, du point de vue des Junkers prussiens par exemple, il faut d’abord le connaître (Austerlitz), pour, dans un deuxième temps, l’emporter (Waterloo), en copiant sa vision du monde plutôt que ses pratiques guerrières. Ce qui ne va pas sans risques de voir les mutations en vigueur « chez lui » s’installer « chez nous ». D’Alexandre à Rome en passant par la guerre d’Indochine, l’intégration des pratiques de l’Autre produit des mutations militaires mais surtout sociétales. Par conséquent, mener une guerre asymétrique implique que l’on sache exactement qui l’on est, ce que l’on veut et surtout ce que l’on défend. Il faut enfin se donner les moyens, c’est-à-dire harmoniser les efforts par rapport à l’objectif. Non seulement par rapport au symbolique rassurant (armada aux portes de l’Iraq) mais du réel (armée d’occupation en fonction de l’ennemi). Ce qui nous ramène à la question de « qui l’on est » (quels sont nos vrais moyens) et de « ce que l’on veut » (sommes nous sûrs de vouloir assumer les changements nécessaires au sein de notre propre société afin d’être capables d’atteindre l’objectif).
La notion de basse intensité est incluse à celle de l’asymétrie. Si pendant la guerre froide les guerres de basse intensité déterminaient les guerres périphériques (ou sous-traitées) qui remplaçaient le conflit stratégique frontal est-ouest, et dont leur intensité n’était pas du tout basse, aujourd’hui elle ne pallient pas le conflit stratégique, et sont donc asymétriques par définition. En considérant la Bosnie comme un conflit de basse intensité, lui niant son identité culturelle d’asymétrie, on a accumulé les fautes. On a cru qu’il n’était pas nécessaire de se poser la question de « qui on est » et de « quels sont nos vrais moyens ». En conséquence, on a produit de la paralysie (chaîne de commandement multiple et contradictoire) et, en même temps de l’entropie (élévation de l’autonomie, des moyens et de l’espace d’action des belligérants). La Russie a fait la même chose au Karabah, mais consciemment, pour pérenniser ses prérogatives impériales. En effet, la « gestion impériale » suppose d’assumer pleinement et sans états d’âme un rôle coercitif au sein de son espace (ou supposé tel) mais aussi de connaître parfaitement les variantes socioculturelles locales, les exacerber si nécessaire et les utiliser à son profit. Pour les Russes, il n’existe pas de conflit de « basse intensité ». Il existe une gestion policière constante de l’espace. Si les conflits semblent aujourd’hui autonomes, la globalisation économique et médiatique d’une part, les limites objectives d’intervention au sein du monde occidental d’autre part exigent la gestion de ces conflits par une « attitude impériale ». Cela implique de ne jamais abandonner (ou oublier) un espace et de ne permettre une dérive entropique qu’au cas où cela vous permet de pérenniser votre rôle d’arbitre. Or, aujourd’hui nous faisons exactement le contraire.

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18/03/06